Éliminons la confusion entre chenets, landiers et hâtiers

Devoir de rectification

Scappi gravure nº 6
Cuisine de campagne montée au cours des voyages du pape en 1590

Les chenets, les landiers, et les hâtiers étaient des ustensiles importants en Nouvelle-France. Dans « Les ustensiles en Nouvelle-France » Robert-Lionel Séguin souligne que

L’ustensile (le chenet) est bientôt dans toutes les maisons.
(page 6)

Le landier se trouve pratiquement dans toutes les maisons dès le XVIIIe siècle, même si son usage n’est jamais aussi répandu que celui du chenet. Quelquefois, le landier est appelé « gros chenet ».
(page 9)

Séguin constate une confusion dans les termes sans l’éclaircir.

Même Lecoq entretient la confusion.

À la page 14 de « Les objets de la vie domestique«  dans la marge, il nous fait voir les chenets gaulois conservés au Musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye. Quand il les décrit dans le texte tout à côté de l’illustration il parle plutôt de « L’admirable landier gaulois ».

Dans un article de 2013 j’ai voulu distinguer les chenets, landiers et hâtiers les uns des autres. Je ne suis pas revenu sur le sujet. Jusqu’à maintenant.

Aiguillonné par le courriel d’un lecteur me disant qu’il demeure des confusions malgré ma proposition de 2013, je me suis relu. Il avait raison.

Distinguer par les fonctions

La confusion vient de l’utilisation de la dimension et de la forme pour distinguer les trois ustensiles.

Lecoq encore :

Le nom de chenet doit être donné aux ustensiles de petites dimensions et de forme ramassée qui servent uniquement à soutenir les bûches de bois dans la cheminée.
(page 61)

Quand les dimensions cessent-elles d’être petites ?

Mercuzot pour sa part, sous le titre « Chenets et landiers » nous dit :

Quoique la confusion entre les deux termes ait régné au cours des siècles, il est admis aujourd’hui que la différentiation tient à la forme et à la fonction.
(Mercuzot, André ; « Fer forgé, histoire, pratique, objets & chefs-d’œuvre » page 146)

La forme est un concept vague.

Pour Genêt et al. dans « Les objets familiers de nos ancêtres » le landier est un

Gros chenet de cuisine en fer placé par paire dans la cheminée. Il sert à supporter les bûches du foyer. Le landier est ordinairement armé de crochets sur lesquelles on dépose les broches à rôtir.

Encore ici les dimensions, comme chez Lecoq.

Ce que dit Robert Lionel Séguin dans « Les ustensiles en Nouvelle-France » est intéressant. Il reprend la définition de Furetière pour le chenet et qui remplit une seule fonction, celle de soutenir le bois pour qu’il brûle mieux. Et pour le landier il nous dit que

Ce sont de gros chenets sur lesquels sont placées les bûches. Les landiers qui supportent une broche à rôtir, prennent le nom de hâtier.
(page 8)

Ce qui a retenu mon attention ce n’est pas la définition de Séguin qui ne résout pas la confusion qui nous préoccupe, mais la manière dont Séguin comme Furetière est arrivé au hâtier, son utilisation de la fonction pour décrire l’ustensile.

Je propose d’éliminer la forme et la dimension et de ne conserver que la fonction pour déterminer ce qu’est un chenet, un landier ou un hâtier.

Hâtier à crémaillère, Nº 71.1.18A
Collection Hotermans

Les accessoires de soutien de cuisine que sont les chenets, landiers et hâtiers peuvent remplir trois fonctions :

  1. supporter le bois pour activer sa combustion ;
  2. supporter des broches devant le feu pour rôtir des viandes, des volailles ;
  3. supporter une rouelle au sommet de leur montant. On y dépose des braises ou un petit brasero pour garder les aliments au chaud ou pour cuire plus aisément ceux qu’il faut touiller.
  1. Si l’accessoire de soutien de cuisine ne remplit qu’une seule fonction,
    1. c’est un chenet s’il supporte du bois,
    2. c’est un hâtier s’il supporte des broches devant le feu.
  2. Si l’accessoire de soutien de cuisine remplit au moins une fonction, en sus de supporter les bûches,
    1. c’est un landier s’il supporte une rouelle et un landier monté en hâtier s’il supporte sa rouelle et des crochets pour supporter les broches devant le feu ;
    2. le chenet devient un chenet monté hâtier s’il est muni comme, le landier qui précède, de crochets fixes ou de crochets ajustables pour porter des broches.

Les chenets, c’est simple

Ils ne font qu’un travail, celui de supporter les bûches.

En voici de jolis.

Collection Hotermans

Et il y en a de moins simples.

Les chenets ainsi enjolivés se retrouvaient dans des salons ou des chambres plutôt que dans la cuisine.

Collection Hotermans

Ainsi, que le montant de l’ustensile qui ne fait que soutenir les bûches dans la cheminée atteigne une hauteur de 250 mm , 650 mm ou 1200 mm et même si dans Wikipedia on peut lire que les landiers sont de « hauts chenets dotés d’une tige parfois plus d’un mètre de hauteur », nous éviterons dorénavant de différencier landier et chenet par la hauteur du montant. Un chenet géant est un chenet géant. Il n’est pas devenu un landier en grandissant !

Mais il peut devenir un chenet monté en hâtier s’il est muni de crochets pour soutenir les broches à rôtir.

Ces crochets peuvent être fixes ou mobiles. Par exemple :

Landier de la collection Hotermans

Le crochet est ajustable en hauteur sur crémaillère. Noter que le barreau porte-bûche a été torsadé pour soutenir les bûches sur l’arête.

Barreau porte-bûche torsadé

Les hâtiers aussi c’est simple

Les hâtiers sont

destinés à supporter les « hastes » ou broches à rôtir; leurs formes et leurs dimensions sont très variables, mais leurs caractéristiques essentielles sont les crochets disposés le long de leur montant et sur lesquels on plaçait les hastes.
Lecoq, page 65

Leur fonction est claire. Il y en a qui sont mobiles comme le petit hâtier de la collection Hotermans, qu’on peut placer dans un coin de la cheminée au-dessus de braises ou devant le feu de l’âtre.

On retrouve d’ailleurs le même chez Scappi en 1590 ici à gauche, à droite et à l’illustration 18 ci-dessous.

Ou cet autre hâtier qui supporte de petites broches :

Collection Hotermans

Même grands ils peuvent être mobiles comme ceux que j’ai reproduits l’été dernier. Ils peuvent être appuyés aux jambages de la cheminée ou même dans certaines circonstances à son contrecœur.

Reproduction en paire du hâtier 71.1.17 de la collection Hotermans
pour une série télé
Le grand hâtier original
nº 71.1.17 de la collection Hotermans

Ils peuvent aussi être fixes. Il sont alors généralement scellés dans les jambages ou le manteau de la cheminée.

Les hâtiers, petits ou grands, mobiles ou fixes supportent des broches et ne font rien d’autre.

Les landiers supportent des rouelles

Dans son article sur le landier dans le Dictionnaire raisonné du mobilier français, Viollet Le Duc décrit les landiers comme munis de rouelles. S’ils sont aussi munis de crochets pour supporter les broches, ils deviennent des landiers montés en hâtier.

Sur le landier monté en hâtier qui apparait ci-haut, les crochets destinés à soutenir les broches sont fixes.

Au-dessus du montant il y a une rouelle. Celle-ci semble faite pour recevoir un brasero. Celle de gauche, moins ajourée peut recevoir des braises. Je pense …

Dessin de Viollet Le Duc

Enfin

Ayant accepté l’objection apportée par un lecteur dont le commentaire est publié ci-dessous j’ai modifié l’article pour tenir compte de cette collaboration plutôt qu’objection. Il n’y a donc de landier que s’il y a une rouelle. La fonction de hâtier peut être remplie par un hâtier si l’ustensile ne fait que ça, par un chenet ou un landier qu’on aura monté en hâtier. Le chenet et le landier supportent des bûches.

Voici une paire de landiers montés en hâtier.

Les photographies qui suivent m’ont été transmises par une lectrice dont la famille est propriétaire de ces beaux ustensiles.

Les crochets et les anneaux sont montés sur une tige munie de douilles à ses extrémités qui pivote autour du montant du landier. Les broches peuvent être positionnées devant ou derrière le montant. La section des barreaux porte-bûches est importante. La cheminée à laquelle ces landiers étaient destinés devait être imposante.

Le détail des pieds est remarquable. Cette paire de landiers si élégants avait une grande valeur.

Ces pieds décorés d’un arbre de vie ou d’arêtes de poisson dirons d’autres, la finesse de l’enroulement des volutes, leur élégance me font croire que cette paire de landiers a pu être offerte en cadeau de mariage.

De toutes façons, le forgeron a produit de la beauté, cadeau ou pas, une beauté qu’une famille a voulu conserver. Admirons-les avec eux. Remercions-les aussi.

Une exception à la règle ?

À la page 63 de « Les objets de la vie domestique » , en haut de la page, il y a trois photographies d’ustensiles.

La paire dans la photographie de droite est … asymétrique : le landier à droite avec sa rouelle, à gauche, un chenet. Cette agencement nous dit Lecoq était volontaire. Le sommet du chenet servait d’appui à la cuisinière. J’aimerais connaître les sources de l’auteur quant à cette dernière explication, mais passons.

À l’évidence, nous avons ici une paire de quelque chose, c’est-à-dire deux objets symétriques destinés à être utilisés ensemble (Le Petit Robert). Mais nous avons une paire de quoi ? Ferons nous une exception à la règle ? Je dirais une paire de …

A propos Yves Couture

Yves Couture forgeron, ferronnier vous avise, de ce qu'il est à votre disposition pour forger toute manière de crochet & autre système de suspension pour les ustensiles de cuisine, les vêtements, chapeaux, chaudrons, poêles, les balais, les clefs & aussi toute manière d'équerres & de potences pour soutenir des étagères de bibliothèques, pour des objets, pour des plantes que vous voulez accrocher au mur ou poser sur un banc, pour soutenir une crémaillère dans un foyer, sans compter la quincaillerie qu'il peut forger pour vos portes de maison & de jardin telle que clenches, crochets de retenue, verrous, pentures de toutes sortes & des grilles de séparation de pièces dans votre maison, des défenses pour vos soupiraux comme celles de la Place Royale à Québec ou celles à la manière de la volée d’oiseaux des fenêtres de l'ancien Hôpital de l'Hôtel-Dieu de la même ville, des balustrades pour vos balcons & toute autre quincaillerie que vous voudrez bien lui demander telle que des tasse-braises pour les fumeurs de pipe & tout cela sur mesure, selon vos besoins & à des prix qui vous étonneront & vous raviront. De plus, grâce à des recherches approfondies & soutenues, il est aussi en mesure de reproduire pour vous tout instrument ou ustensile de foyer & de cuisine en usage en Nouvelle-France tels que chenet, landier, hastier, tisonnier, pince, pare-étincelles, crémaillère, râtelier de cuisine du plus simple au plus complexe, des fourchettes d'honneur de même manière, des couvre-feux, des accotes-pots, des mains de fer, trépieds, potences, grils à plateau fixe & à plateau tournant, grille-poissons, grille-pain, broches & brochettes avec leurs supports & des moraillons verseurs, des couronnes d’office, des tourne-rôts à ficelle &c. qui vous permettront de donner à votre foyer moderne ou à votre âtre traditionnel une touche d’authenticité qui ne fera qu’en adoucir la chaleur. Son expertise en ces matières repose sur les livres spécialisés en la matière qui se trouvent dans sa bibliothèque et sur l'analyse des objets de la collection Hotermans du musée Stewart de Montréal qu'il a le privilège de pouvoir étudier. Cette collection d'ustensiles et d'outils en fer du XVIIº et du XVIIIº est une ressource essentielle pour connaître les outils de cuisine de la Nouvelle-France. Il faut aussi compter ses recherches en France, principalement en Bretagne et les quelques acquisitions de pièces qu'il a eut le bonheur d'y trouver
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3 commentaires pour Éliminons la confusion entre chenets, landiers et hâtiers

  1. SLOTA Jean-François dit :

    Bonjour,
    D’accord avec ces définitions, sauf un point de désaccord.
    Pour moi, un landier doit comporter impérativement une rouelle ou rarement une boule ( pour se réchauffer les mains)
    Donc, un chenet équipé en hatier s’appelle, de mon point de vue, chenets montés en hatier et non landiers montés en hatier comme indiqué dans le paragraphe « Les landiers, çà semble moins simple », étant donné qu’ils n’ont pas de rouelles.
    Si vous avez des contre arguments, prière de m’en faire part.
    Cordialement.

    • Yves Couture dit :

      Monsieur,
      Comme je l’ai écrit dans l’article, je considère votre intervention comme une collaboration plutôt que comme une objection. Autrement dit, si vous aviez été là quand j’ai senti le besoin de revoir les distinctions de 2013 entre chenet, landier et hâtier, votre commentaire serait arrivé à point.
      J’ai donc modifié l’article selon ce commentaire. Les distinctions s’en trouvent précisées.
      Je vous remercie vivement de cette intervention.

      • SLOTA Jean-François dit :

        Désolé, je ne devais pas être abonné en 2013. Ravi d’avoir apporté ma petite collaboration à cet article très intéressant.

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