Allongée au soleil, elle me fit signe …

L’automne commençait. Le soleil avait encore des générosités dans le Finistère. Elle était là, appuyée à une pompe à bicyclette à droite, protégée par des clous devant, pas du tout mise en valeur par un cadre en bois déglingué derrière et menacée par je ne sais plus quel outil rouillé à gauche. À Rédéné, aux Emmaüs, au milieu de ce tout et rien, sur une table, craignant une autre pluie, me souriant de toutes ses dents, cette crémaillère .

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Ce que l’on trouve en l’examinant

La bride de retenue

La bride qui relie la partie mobile à la partie fixe a été forgée dans le haut de cette partie mobile et soudée à la forge.

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Pour reproduire cette bride, il faut tout d’abord évaluer le matériel nécessaire. Le forgeron original a sans doute estimé à l’œil (l’expérience) cette quantité. La reproduction exige un calcul plus. juste.

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En somme : (9200 mm ÷ 7125 mm = 1,29) x 25 mm = 33 mm

On appuie 33 mm (1-5/16″) du haut de la partie mobile de la crémaillère, côté dents, sur le bord de l’enclume.

En frappant avec le marteau à demi au dessus de l’enclume, il se produit un rétrécissement de la plaque, un épaulement là où elle est appuyée. Il s’ensuit un allongement vers le côté opposé de l’enclume, là où il y a le moins de résistance.

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On martèle jusqu’à l’obtention de la forme désirée en prenant soin de garder l’épaisseur du matériel.

Quand la forme désirée est obtenue, une languette de fer aux dimensions de la bride, elle est pliée puis soudée à la forge.

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Les dents

Les dents ont été découpées au burin à chaud. Sur la photo qui suit, on peut voir les barbes laissées par la tranche au burin. Elles n’ont pas été limées.

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Il y a des traces du poinçon utilisé pour marquer l’espace entre les dents et leur profondeur.

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L’œil et l’anneau d’accrochage

Souvent, l’œil des crémaillères est soudé à la forge. Celui-ci ne le fut pas. L’anneau, lui, le fut.

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L’étrier

L’élégance et la simplicité de cet étrier s’imposent. Il est efficace bien sûr. Il a été forgé dans une simple pièce de fer plat repliée sur sur elle-même et soudée.

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L’arbre de vie

L’arbre de vie ciselé, visible derrière le crochet sous l’étrier, accroît la valeur de l’ustensile à mes yeux.p1070293

Il l’inscrit dans une tradition que je veux comprendre mieux et sur laquelle il vaut la peine de revenir bientôt : on retrouve l’arbre de vie sur des chenets, des landiers, de nombreuses crémaillères.

L’arbre de vie avait une connotation religieuse chez Mercuzot  (page 153) pour remercier dieu du repas qui se préparait. Il avait aussi des valeurs symboliques que l’on retrouve dans nombre de mythes de la fertilité et du renouveau de la vie et on y rattache même la croix, emblème du christianisme. Comme me le soulignait un lecteur connaisseur et grand collectionneur « la crémaillère est un objet populaire avec ses codes populaires connus de tout à chacune. »

Des dimensions

À son plus court telle qu’on la voit sur la photo d’entête de cet article, elle mesure 910 mm de longueur (36″) ; allongée, 1295 mm (51″).

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Partie mobile.

La partie fixe mesure 600 mm.

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Le crochet et l’arbre de vie

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Largeur de la partie mobile.On voit où la languette a été soudée.

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Longueur des dents.

La profondeur des dents varie de 10 à 15 mm. Les marques de poinçon que j’ai relevées plus haut se trouvent toutes deux à 15 mm du bord. C’était probablement la profondeur prévue qui s’est parfois matérialisée  …

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L’étrier

Sur cette photo de l’étrier on voit aussi comment il est retenu à la partie fixe de l’ustensile.

Une crémaillère modeste

Le forgeage des crémaillères dentelées constituait une activité de base que l’on confiait aux apprentis pour les pièces communes. Les commandes particulières pour cadeau de mariage incitaient l’artisan à créer une pièce originale avec des symboles amoureux ou religieux.
Mercuzot, « Fer Forgé » page 150

Les barbes laissées par la tranche à chaud au burin de la première dent du haut peut nous suggérer que cet ustensile fut le travail d’un apprenti. Si on ajoute les variations tant dans les angles des dents que dans les distances entre elles, on peut croire encore que ce fut le travail d’un apprenti ou celui d’un forgeron pressé. Ou d’un forgeron dans un village reculé, monopolisant une clientèle et qui se disait « Ah! pis c’est correct de même! » …

Il est possible que nous soyons devant un cadeau de mariage avec l’arbre de vie. Je ne saurais l’affirmer et la modestie de cet ustensile en réduit la probabilité à mes yeux.

Une datation peut-être

Pour juger de l’exercice qui suit, il faut garder en mémoire les mots de Peter Brears que  je citais récemment et qui veulent qu’à moins d’évidences et d’évidences solides, il soit préférable de s’abstenir de dater un objet plutôt que d’essayer de déduire une date en se fondant sur des inventions spécieuses. Cela dit, je ne me retiens plus … e via!

Les détails de la partie fixe

L’ensemble des irrégularités de la partie fixe de la crémaillère indique qu’elle fut obtenue par martelage. Le forgeron a arrondi une barre carrée. Bien d’ailleurs.

Lecoq souligne

… que les verges sont toujours à section carrée et ce jusqu’au XVIIIe siècle, époque où les tréfileries fourniront couramment du fer rond.
« Les objets de la vie domestique », page 147

On pourrait argumenter qu’un forgeron de 1750 a choisi d’arrondir une barre carrée pour éviter d’acheter une de ces barres rondes qui se vendent trop cher.  Il aurait alors dû, pour toute la longueur de la barre :

  1. forger les coins du carré pour obtenir un octogone
  2. puis forger les arêtes de l’octogone
  3. puis les …

C’est trop de travail, je vous l’assure. Et sans doute qu’il n’y aurait pas eut de marché pour des verges rondes s’il avait valu le coup de continuer d’arrondir des verges carrées au marteau.

On pourrait aussi argumenter qu’un forgeron de 1850 a recyclé une ancienne barre ronde forgée. Possible.

Les détails de la partie mobile

L’arête de la partie mobile, le côté opposé aux dents, est sinueux. L’épaisseur de ce fer plat est tout à fait irrégulière sur toute sa surface. Ce fer plat a été obtenu par martelage.

Il faut attendre le 18e siècle pour voir des fers carrés aux arêtes nettes et aux épaisseurs constantes et des fers ronds sur le marché qui soient « issus de transformation en fenderie au laminoir et au banc d’étirage » (Mercuzot ; « Fer Forgé », page 35) .

Enfin, les traces d’usure au feu indiquent que la crémaillère a servi très longtemps au dessus du feu et toujours à la même hauteur, la plus courte. J’ai cru déceler une différence entre le fer au dessous de l’étrier qui fut le plus exposé au feu et celui au dessus de celui-ci qui fut protégé par lui. Cette distinction n’est cependant pas évidente.

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Je choisis de croire (forcément parce que je ne peux le savoir vraiment et que ce que je viens de dire pourrait n’être qu’invention spécieuse …) que ma crémaillère a été forgée au plus tard vers 1685. Et si vous voulez chicaner, je vous concéderai un début du 18e …

La fonction actuelle de ma crémaillère

Le but de ce blog est d’explorer autant que faire je peux au moyen des ustensiles utilisés pour la cuisine sur l’âtre en Nouvelle-France, comme partout ailleurs à l’époque, l’histoire de ceux et celles, celles surtout, qui n’apparaissent pas dans l’Histoire. L’arbre de vie précise les regards que l’on doit poser sur ce monde disparu. Décodé, il nous met en contact immédiat avec les croyances, les espoirs et les soumissions des vies de nos ancêtres qui se sont activées devant les âtres.

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La fonction actuelle de cette crémaillère de Rédéné, en attendant mieux (un grand foyer dehors cet été), est de décorer un coin de ma maison. Les détails de ses surfaces me parlent avec éloquence de l’artisan qui l’a forgé. L’élégance de sa forme me fait croire que malgré son apparente modestie, il y eût une fierté quand on l’installa la première fois dans une maison. Je suis fier de ma trouvaille. Et de ce qu’elle m’ait suivi jusqu’ici …

 

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A propos Yves Couture

Yves Couture forgeron, ferronnier vous avise, de ce qu'il est à votre disposition pour forger toute manière de crochet & autre système de suspension pour les ustensiles de cuisine, les vêtements, chapeaux, chaudrons, poêles, les balais, les clefs & aussi toute manière d'équerres & de potences pour soutenir des étagères de bibliothèques, pour des objets, pour des plantes que vous voulez accrocher au mur ou poser sur un banc, pour soutenir une crémaillère dans un foyer, sans compter la quincaillerie qu'il peut forger pour vos portes de maison & de jardin telle que clenches, crochets de retenue, verrous, pentures de toutes sortes & des grilles de séparation de pièces dans votre maison, des défenses pour vos soupiraux comme celles de la Place Royale à Québec ou celles à la manière de la volée d’oiseaux des fenêtres de l'ancien Hôpital de l'Hôtel-Dieu de la même ville, des balustrades pour vos balcons & toute autre quincaillerie que vous voudrez bien lui demander telle que des tasse-braises pour les fumeurs de pipe & tout cela sur mesure, selon vos besoins & à des prix qui vous étonneront & vous raviront. De plus, grâce à des recherches approfondies & soutenues, il est aussi en mesure de reproduire pour vous tout instrument ou ustensile de foyer & de cuisine en usage en Nouvelle-France tels que chenet, landier, hastier, tisonnier, pince, pare-étincelles, crémaillère, râtelier de cuisine du plus simple au plus complexe, des fourchettes d'honneur de même manière, des couvre-feux, des accotes-pots, des mains de fer, trépieds, potences, grils à plateau fixe & à plateau tournant, grille-poissons, grille-pain, broches & brochettes avec leurs supports & des moraillons verseurs, des couronnes d’office, des tourne-rôts à ficelle &c. qui vous permettront de donner à votre foyer moderne ou à votre âtre traditionnel une touche d’authenticité qui ne fera qu’en adoucir la chaleur. Son expertise en ces matières repose sur les livres spécialisés en la matière qui se trouvent dans sa bibliothèque et sur l'analyse des objets de la collection Hotermans du musée Stewart de Montréal qu'il a le privilège de pouvoir étudier. Cette collection d'ustensiles et d'outils en fer du XVIIº et du XVIIIº est une ressource essentielle pour connaître les outils de cuisine de la Nouvelle-France. Il faut aussi compter ses recherches en France, principalement en Bretagne et les quelques acquisitions de pièces qu'il a eut le bonheur d'y trouver
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11 commentaires pour Allongée au soleil, elle me fit signe …

  1. Alex dit :

    Bonjour, je crois reconnaitre du fer de bas fourneaux.. C’est un autre indice pouvant aider à la datation..

    • Yves Couture dit :

      Bonjour,
      Merci beaucoup de votre commentaire.
      Auriez-vous l’obligeance de souligner ces indices que je ne sais reconnaître. Je n’ai jamais vu de fer dont j’ai su qu’il était un produit de ce type de fourneau.
      Merci encore.

  2. Robert dit :

    Très intéressant! Un vrai Artiste!

  3. CRISTIN dit :

    Bonjour Yves , poésie et respect sont les maîtres mots en regard de cet arbre de vie , celui qui forgea cette Cremaillere aurait été fier que le XXIème s’interroge sur son travail….je vous rejoins sur la datation , les traces de frottement des ustensiles sont un des critères du choix du collectionneur que je suis , Merci encore une fois pour vos articles pertinents .
    Bonne forge et à bientot , amicalement. Alban Cristin.

  4. SLOTA Jean-François dit :

    Je n’ai pas compris le calcul du début, calcul de volume ?
    Les arguments pour la datation sont pertinents.
    J’ai trouvé que l’article se terminait un peu brutalement.

  5. Yves Couture dit :

    Salut,
    Merci du commentaire.
    À propos de la chute de l’article, vous avez raison, elle est brutale. L’article se termine avec la section sur la datation. J’ai ajouté les dimensions comme en appendice. J’eus dû faire une mise en page en conséquence, ce que je peux corriger.
    À propos du calcul :
    1. le cubage de la bride = 9200 millimètres cubes. Combien de mm de longueur de la plaque faut-il pour obtenir ce cubage?
    2, Le cubage de 25 millimètres de longueur de la plaque (partie mobile) = 7125 millimètres cubes
    3, il faut donc (9200 / 7125 =) 1,29 fois 25 millimètres de plaque pour obtenir la bride.

    Il faut noter qu’il aurait aussi été possible de souder une bride découpée dans un morceau de ferraille. Ce ne fut pas le cas. Elle a bien été forgée dans la masse de la partie mobile de la crémaillère.

    Encore une fois, merci de votre commentaire et de l’intérêt que vous avez manifesté pour cet article.

  6. SLOTA Jean-François dit :

    Merci de votre réponse. J’ai été simplement étonné que vous passiez par un calcul de volume pour déterminer le morceau de plaque nécessaire, mais tout compte fait, c’est logique.
    Une dernière question concernant la taille des dents au burin : comment est positionné le burin par rapport au plat pour tailler ces dents, burin perpendiculaire à la surface latérale du plat pour enlever un morceau de métal et donner la forme de la dent ou burin dans l’alignement du plat, soit tranchant du burin perpendiculaire à l’arête du plat ? À chaud cette taille, je suppose.
    J’espère me faire comprendre, un dessin serait plus facile, mais je ne sais pas le joindre en commentaire.

    • Yves Couture dit :

      À propos du calcul du volume

      J’ai toujours utilisé cette façon de procéder. Elle me semble la plus aisée quand il faut reproduire un ustensile au plus juste. Et ça marche!

      À propos de la tranche des dents

      La tranche a été faite à chaud comme vous le supposez justement.

      Le forgeron a sans doute mis une pièce de ferraille sur l’enclume pour protéger son enclume et son burin. Ce qui me le fait dire, c’est que les tranches ont été faites à partir d’un seul côté de la lame et que le burin devait donc forcément aboutir sur la surface où le fer plat a été posé. Et plutôt qu’un risque que le burin frappe l’enclume en cette position il y avait une certitude.

      Le fer a été déposé à plat. Si je reprends vos termes qui me semblent clairs, le tranchant du burin fut utilisé en position perpendiculaire à l’arête du plat. Essayer de trancher de l’autre position produirait des effets indésirables : le fer plierait. Trop compliqué. D’ailleurs, les marques laissées sur le métal de cette crémaillère sont claires : le fer était à plat quand il fut tranché.

      Si vous avez encore des questions, ce sera un plaisir que d’y répondre.

  7. Jean-François dit :

    Merci pour vos réponses. J’aurais pourtant parié pour la solution inverse, c’est à dire que les dents étaient taillés axe du burin parallèle au plat à la manière des barbes sur un barreau de protection d’une fenêtre. Je me trompais.
    Bien cordialement.

    • Yves Couture dit :

      Monsieur Jean-François,
      J’ai encore regardé les barbes laissées par le forgeron au coin de la première dent du haut de la crémaillère. Au delà de ce qu’il soit plus facile de forger les dents avec la lame de fer posée à plat, ce sont ces barbes qui fournissent le meilleur indice que c’est de cette manière que les dents ont été forgées.

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