Cette fourchette m’a intéressé

Moins belle que d’autres peut-être mais …

Parmi toutes les fourchettes  que je vous ai présenté et d’autres qui viendront, celle-ci, aussi simple qu’elle soit, a attiré mon attention pour deux raisons :

  1. Elles a un défaut.Pressé , peut-être, victime d’une mauvaise journée, peut-être ou distrait par le village qui passe devant sa forge, le forgeron n’a pas inversé les spires irrégulières du manche. Ou serait-ce un apprenti qui se trompa et qu’on imagine être engueulé par le forgeron ? La mode à une certaine époque, l’esthétisme exigeaient l’inversion des spires.La perfection de l’exécution, la facture sans faille sont souvent attribuées aux artisans de temps passés. On répète encore maintenant à l’envi la rengaine entonnée par Viollet-le-Duc au milieu du 19e siècle :

    … que la main-d’œuvre est tombée bien au-dessous de ce qu’elle était il y a quelques siècles, lorsqu’il s’agit de travailler le fer.
    Viollet-le-Duc, Dictionnaire raisonné de l’architecture française du 11e au 16e siècle, à la fin de l’article « grille ».

    Trouver une imperfection commise en ces temps mythiques ramène ceux-ci sur terre, les dote d’une réalité dont les privent les croyances et les fables qui en parlent. Cette fourchette nous rassure : les artisans du 16e siècle, comme les artisans de maintenant, avaient des mauvais jours et des apprentis malhabiles.

  2. Cette coutume, l’inversion des spires et leur irrégularité, avait surtout cours au 16e siècle selon Lecoq.

 

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Fourchette à grillades et à rôtis, Collection Hotermans nº 71.1.254.12,  Musée Stewart


 

Description

Fourchette de 613 mm de longueur. Les fourchons sont droits. Elle est en excellent état.

Ces fourchettes employées pour retourner la viande sur le gril ou pour piquer les pièces mises  à rôtir, sont caractérisées par des fourchons, deux en général, aigus et le plus souvent droits … Leur taille peut varier entre 30 et 80 cm selon qu’on les employait avec les grandes broches ou avec les tournebroches à ressort.
Lecoq, page 233.

Le manche est décoré de spires irrégulières. L’irrégularité des spires vient de ce qu’elles ont été forgées à des températures différentes : plus chaud, les spires sont plus resserrées, plus froid elles sont plus allongées. L’irrégularité pouvait être désirée. Ou non …

À première vue, on pourrait croire que les spires sont inversées. On s’y attendrait. Elles tournent cependant dans le même sens. L’intention était de les inverser de toute évidence. Une telle inversion établit clairement qu’il y a deux spires et que l’arrêt entre les deux est un choix. Si, comme ici, elles tournent dans le même sens,  le point de jonction semble une hésitation, un défaut.

Voici une fourchette que j’ai forgée : les spires sont inversées et régulières. On voit que le point de jonction est un choix esthétique.

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Fourchette à spires régulières inversées

Datation

Selon les indications de Lecoq (page 232), les fourchettes ayant des spires irrégulières (ce que nous avons ici) et inversées (comme on a semblé vouloir le faire et comme on aurait dû le faire) datent du 16e siècle.

Cette fourchette aurait donc piqué des rôtis tournant sur des broches avant que la ville de Québec ne soit fondée et la Nouvelle-France bien établie. Bien sûr, elle aurait pu être forgée plus tard mais ne boudons pas un petit plaisir. Il est très rare que l’on puisse dater avec précision les ustensiles que je découvre au musée Stewart. Pour cette fourchette les indications de Lecoq sont claires. Une telle fourchette se trouvait sans  doute dans les bagages d’une des premières familles qui sont venues ici.

La cuisine québécoise  a toujours été bien garnie d’ustensiles de toutes sortes. Les hommes de Cartier qui appareillent à Saint-Malo au printemps de 1541, disposent de « tous les ustensiles nécessaires à la cuisson, à la consommation et à la conservation des aliments.
Séguin, Les ustensiles en Nouvelle-France, page 1.

Dimensions (en millimètres)

  • longueurs
  • totale, 613
  • les fourchons, 86
  • les spires, 220
  • diamètres du  manche
  • aux fourchons, 10
  • aux spires, 12
  • près du crochet, 8
  • largeurs
    • du crochet, 23
    • des fourchons sur la diagonale, 9

 

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Photos : Yves Couture

 

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A propos Yves Couture

Yves Couture forgeron, ferronnier vous avise, de ce qu'il est à votre disposition pour forger toute manière de crochet & autre système de suspension pour les ustensiles de cuisine, les vêtements, chapeaux, chaudrons, poêles, les balais, les clefs & aussi toute manière d'équerres & de potences pour soutenir des étagères de bibliothèques, pour des objets, pour des plantes que vous voulez accrocher au mur ou poser sur un banc, pour soutenir une crémaillère dans un foyer, sans compter la quincaillerie qu'il peut forger pour vos portes de maison & de jardin telle que clenches, crochets de retenue, verrous, pentures de toutes sortes & des grilles de séparation de pièces dans votre maison, des défenses pour vos soupiraux comme celles de la Place Royale à Québec ou celles à la manière de la volée d’oiseaux des fenêtres de l'ancien Hôpital de l'Hôtel-Dieu de la même ville, des balustrades pour vos balcons & toute autre quincaillerie que vous voudrez bien lui demander telle que des tasse-braises pour les fumeurs de pipe & tout cela sur mesure, selon vos besoins & à des prix qui vous étonneront & vous raviront. De plus, grâce à des recherches approfondies & soutenues, il est aussi en mesure de reproduire pour vous tout instrument ou ustensile de foyer & de cuisine en usage en Nouvelle-France tels que chenet, landier, hastier, tisonnier, pince, pare-étincelles, crémaillère, râtelier de cuisine du plus simple au plus complexe, des fourchettes d'honneur de même manière, des couvre-feux, des accotes-pots, des mains de fer, trépieds, potences, grils à plateau fixe & à plateau tournant, grille-poissons, grille-pain, broches & brochettes avec leurs supports & des moraillons verseurs, des couronnes d’office, des tourne-rôts à ficelle &c. qui vous permettront de donner à votre foyer moderne ou à votre âtre traditionnel une touche d’authenticité qui ne fera qu’en adoucir la chaleur. Son expertise en ces matières repose sur les livres spécialisés en la matière qui se trouvent dans sa bibliothèque et sur l'analyse des objets de la collection Hotermans du musée Stewart de Montréal qu'il a le privilège de pouvoir étudier. Cette collection d'ustensiles et d'outils en fer du XVIIº et du XVIIIº est une ressource essentielle pour connaître les outils de cuisine de la Nouvelle-France. Il faut aussi compter ses recherches en France, principalement en Bretagne et les quelques acquisitions de pièces qu'il a eut le bonheur d'y trouver
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3 commentaires pour Cette fourchette m’a intéressé

  1. Robert dit :

    Bonjour Yves, un autre article très bien exécuté!
    Merci pour la vitrine sur le passé et l’histoire inspiré par la pièce.
    Robert

  2. Cristin dit :

    Bonjour Yves , l’œil du  » faiseur » et du « connaisseur » ne pouvait pas ignorer cette anomalie. Effectivement l’irrégularité des spires indiquent un petit problème de chauffe , sans doute un travail d’apprenti car le crochet de suspension lui aussi manque d’élégance dans ses proportions . Les spires inversées suggerent encore une fois la représentation du serpent donc la pérennisation de l’objet et le rapport à la nourriture nécessaire a l’homme. Les spires apportent aussi la rigidité au fer. Au regard de ces imperfections naissent des envies de collection , si cette fourchette est au musee ce n’est pas un hasard , elle se devait d’interpeller le forgeron….bravo pour cet article .
    Bonne continuation . Au plaisir du prochain article.
    Alban Cristin .

    • Yves Couture dit :

      Avant tout, je tiens à vous remercier de l’intérêt soutenu que vous portez à ce blog et des explications que vous y ajoutez à propos des symboliques exprimées dans les ustensiles de fer. Dans le cas du présent article et dans celui de l’article sur la crémaillère de 1741, par exemple, vous apportez une dimension sur laquelle je ne me penche pas … encore.
      Je voudrais aussi proposer une lecture alternative du défaut de cette fourchette.
      Dans son tableau de la page 232 en haut, à gauche, Lecoq indique par son dessin et les mots qui l’accompagnent, que la mode pour les fourchettes à rôtis du 16e siècle, voulait que les spires soient inversées et inégales.
      Pour lui, l’irrégularité des spires semblait coutumière et ne serait donc pas un défaut, à mon grand étonnement. En effet, la difficulté se trouve dans le forgeage de spires égales comme vous l’avez souligné : forger deux spires égales en deux chauffes est plus difficile. L’inversion, elle, ne représente aucune difficulté.
      Le défaut de la fourchette que je présente ici se trouverait donc, si je me fie à Lecoq, dans le sens où tournent les spires (le même) et non pas dans leur inégalité.

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