Le râtelier de cuisine en Nouvelle-France

En Nouvelle-France il y en avait en abondance … sûrement

Après avoir écris à propos des râteliers de cuisine de partout, il y a des difficultés à écrire à propos des nôtres.

Le Nº 1971.1.577.37 de la Collection Hotermans Musée Stewart Photographie, Yves Couture

Le Nº 1971.1.577.37
de la Collection Hotermans
Musée Stewart
Photographie, Yves Couture

C’est que des ustensiles utilisés en Nouvelle-France, qui auraient été forgés en Nouvelle-France, importés de France ou achetés dans le commerce avec la Nouvelle-Angleterre, je n’en ai vu ni dans des musées ni dans mes livres. Cependant, il y a toutes les raisons de croire qu’ils ont été utilisés :

  1. la culture française où ils sont si nombreux (on les a utilisés dans toutes les provinces de France);
  2. l’influence française en a suscité la production jusqu’en Nouvelle-Angleterre;
  3. il y a 52 râteliers de cuisine dans la collection Hotermans qui constitue un portrait de ce qui se trouvait en Nouvelle-France comme le disaient déjà Michel Lessard et Huguette Marquis;
  4. la présence de nombreux colons d’origine allemande tout au long de la période qui nous intéresse ajoute un autre facteur justifiant ma position ici, le râtelier de cuisine étant présent dans la culture de ces colons.
Détail du râtelier Nº 71.1.577.33 de la Collection Hotermans Musée Stewart Photograpphie, Yves Couture

Détail du râtelier Nº 71.1.577.33
de la Collection Hotermans
Musée Stewart
Photograpphie, Yves Couture

Les râteliers devaient se trouver dans les maisons des familles jouissant d’une certaine affluence et où la cheminée était le centre de la vie de la maison, la cuisine se faisant sur l’âtre. Dans les très grandes maisons où la cuisine se fait dans une pièce à part, ce devaient être des barres d’accrochage des ustensiles que nous retrouvions et dépourvues d’ornement. Il en allait sûrement de même dans les familles les moins aisées.

De la Collection Hotermans Musée Stewart Photographie, Yves Couture

De la Collection Hotermans
Musée Stewart
Photographie, Yves Couture.

Je ne connais qu’un râtelier de  cuisine forgé ici. Il se trouve dans le manoir Mauvide-Genest. Cependant, il date du 19e siècle et n’est donc pas de la période qui nous intéresse. De plus, c’est probablement une reproduction selon les indications fournies avec l’image par le Musée de la Civilisation. Il y en a surement d’autres ailleurs dans d’autres musées. Il faudra voir. Et si des lecteurs connaissent des râteliers d’ici je vous prie de m’en faire part.

Voici les sources dont je dispose actuellement qui, comme vous le verrez, en sont et n’en sont pas à la fois.

Sources canadiennes

« Hearth and home »

Le petit livre de Lucas présente de nombreuses  photos de cheminées qui sont des reconstitutions historiques comme celle de la forteresse de Louisbourg qui apparaît plus bas. Il n’y a pas de râteliers.

Au manteau de cheminées élégantes on pend des ustensiles parfois élégants eux aussi mais à des clous. Quant aux personnes qui ont redonné vie aux cheminées que Fiona Lucas nous fait voir elles sont de culture anglaise et cette culture, nous l’avons vu, ne favorisait pas l’utilisation du râtelier de cuisine.

Lucas, page 11

Lucas, page 11

Dans Hearth and Home, les cheminées des pages 10 (une reconstitution historique), 15, 32 et 37 n’avaient aucun système de suspension. Dans les cheminées des pages 11, 39 et 40 les ustensiles sont accrochés à des clous fichés dans le mur (page 11) et dans la moulure du linteau pour l’autre.

De la collection Hotyermans Musée Stewart Photographie Yves Couture

De la collection Hotermans
Musée Stewart
Photographie Yves Couture
Un des deux râteliers que madame Marquis a dessiné
pour illustrer son article dans Vie des Arts

La forteresse de Louisbourg

Il n’y a pas non plus de râtelier dans une cuisine de la forteresse de Louisbourg, pas même une barre d’accrochage.

Pas de râtelier ni de barre d'accrochage pas même d'ustensile en vue dans cette cheminée de Louisbourg

Pas de râtelier ni de barre d’accrochage
en vue dans cette cheminée de Louisbourg
photographie : JordanRobichaud

Il n’y a donc pas de râteliers présents dans ces sources. Les sources québécoises par ailleurs alimentent des espoirs.

Sources québécoises

Michel Lessard

Lessard ne mentionne pas les râteliers mais sa description des intérieurs de la maison rurale du régime français en soulève la possibilité.

La maison rurale d’esprit français est toujours équipée d’une grosse cheminée à potence et crémaillère,  … Toute une série d’ustensiles d’âtre, de poêlons et de chaudrons permettent, selon ses moyens et sa culture culinaire, de rencontrer une cuisine régionale française traditionnelle passablement variée.
— Michel Lessard, La maison rurale du régime françaisCap-aux-Diamants : la revue d’histoire du Québec, n° 58, 1999, p. 30-34.

Il faut se rappeler que les colons venaient en majorité de l’Île-de-France, de la Normandie et du Poitou mais aussi de toutes les autres régions et provinces de France. Et des râteliers de cuisine, il y en avait partout.

Collection Hotermans Musée Stewart Photographie Yves Couture Noter les crochets doubles pour les extrémités d'ustensiles en forme de balustre

Collection Hotermans, nº 1971.1.577.32
Musée Stewart
Photographie Yves Couture
Noter les crochets doubles pour les extrémités d’ustensiles en forme de balustre

Robert-Lionel Séguin 

Nulle part  Séguin ne mentionne le râtelier de cuisine.

Il faut noter que cet historien a épluché les actes notariés inventoriant les biens laissés par des défunts. Il y avait suffisamment d’ustensiles dans ces inventaires qu’il en a fait un livre, « Les Ustensiles en Nouvelle-France ». Les plus de 300 références citées le sont presqu’entièrement de ces inventaires. Il n’a pas vu un seul râtelier ou si peu qu’il ne les mentionne pas ou ils n’ont pas soulevé son intérêt.

Genest, Décarie-Audet et Vermette

Il ne s’en trouve pas non plus dans le livre de Genest, Décarie-Audet et Vermette, « Les objets familiers de nos ancêtres » . Pourtant, on y trouve une liste impressionnante d’ustensiles et d’outils de foyer et de cuisine. Encore une on en est réduit à supposer …

Yvon Desloges

Un peu comme Lessard plus haut, Desloges ouvre la possibilité qu’il y ait des râteliers en Nouvelle-France quand il nous dit, par exemple

peut-être parce que les résidents de la Nouvelle-France utilisent les mêmes ustensiles pour préparer chocolat et café
— page 71
des services de professionnels qui travaillent dans des lieux spécialisés. Les cuisines spacieuses, équipées d’un ou deux âtres … La batterie de cuisine mérite amplement son nom ! Tout à côté, il y a l’office où sont préparés salades, confiseries et desserts et ici encore se trouve une panoplie d’ustensiles de toutes sortes …
— page 87
les administrateurs coloniaux peuvent se procurer, outre les aliments, les ustensiles de cuisine
— page 88
—Desloges, « À table en Nouvelle-France »

Dans la mesure où les français de la colonie continuaient de vivre comme ils l’avaient fait en France (je sais qu’il y a des querelles à ce sujet entre des historiens et je n’ai pas d’opinion éclairée à proposer) et même mieux dans le cas des colons qui pouvaient chasser, pêcher.

La Collection Hotermans, une source matérielle importante

Collection Hotermans Musée Stewart Celui-ci a des airs de famille ...

Collection Hotermans
Musée Stewart
Celui-ci a des airs de famille …

Il serait souhaitable qu’on fasse le tour du territoire de la Nouvelle-France pour y chercher, spécifiquement, les râteliers de cuisine. À défaut d’une telle analyse matérielle, nous avons à notre disposition la collection Hotermans dont j’ai le privilège d’analyser librement les objets. Je répète ce que disaient Lessard et Marquis à propos de la collection quand elle fut acquise par le musée Stewart :

La collection MacDonald Stewart nous permet donc des rapprochements intéressants avec nos origines notre tradition artisanale puisque la plupart des articles qui la composent ont une connotation directe avec notre propre production artisanale des siècles passés. … Il serait malheureux qu’une étude sur les techniques de forge anciennes n’utilise pas cette collection unique, située à quelques pas de nos principales universités. … La richesse d’un tel ensemble, sur le plan technique, esthétique et fonctionnel, permet de répondre à plusieurs questions sur le mode de vie de nos ancêtres, sur leurs habitudes quotidiennes.
— Lessard, Marquis, Vie des Arts, Nº 55, 1971-1972, pages 20-23

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Râtelier de cuisine nº71.1.577.4 de la Collection Hotermans du musée Stewart Photographies : Yves Couture

Cet article a plusieurs vertus.

Tout d’abord, je trouve là une confirmation de ce que je disais au commencement de ce blog, à savoir que regarder dans une cuisine où la nourriture est cuite sur l’âtre, c’est regarder dans toutes les cuisines qui utilisaient ce mode de cuisson. Ensuite, j’ai été frappé par la place  que prend le râtelier de cuisine dans l’article de Lessard-Marquis. Il y a quelques photographies et madame Marquis y a inséré deux dessins qu’elle a exécutés. Ces deux dessins représentent deux râteliers de cuisine. J’ai retrouvé un de ces deux râteliers au musée Stewart.

Il faut donc, au moins pour le moment, arriver à la même conclusion que des historiens chevronnés : en regardant les ustensiles et outils en fer de foyer et de cuisine de la collection Hotermans, on voit ce qui existait probablement aussi en Nouvelle-France.

Il y en avait en Nouvelle-France mais où sont-ils passés?

On pourrait argumenter que l’enthousiasme de Lessard et Marquis pour la venue chez nous de la collection Hotermans était justifié parce que cette collection devenait un ajout important à la masse des ustensiles de foyer et de cuisine de l’époque de la Nouvelle-France. Or Ils ne mentionnent aucune autre collection qui soit comparable ou qui soit complétée par l’arrivée de celle-ci.

Collection Hotermans Musée Stewart photographie, Yves Couture

Collection Hotermans
Musée Stewart
photographie, Yves Couture

Quand Séguin nous fait voir des ustensiles importants comme la crémaillère, celle qu’il nous présente en page 16 de ses « Ustensiles en Nouvelle-France » a été trouvée en Touraine et son soufflet-canon de la page 22, le fut en Champagne. On s’étonne alors que Séguin n’en ait pas eu dans sa collection personnelle ou qu’il n’en ait pas trouvé dans les collections qu’il connaissait et auxquelles il a eu accès.

Dans les années 1960-1970 il y eut un engouement pour les objets du passé, les collectionneurs ont alors amassé des collections de meubles. Les livres dédiés aux armoires, aux fauteuils comme celui de Jean Palardy qui fit époque, ne se sont préoccupé vraiment de la quincaillerie que dans la mesure où elle était celle des pentures des meubles. Je pense ici aux pentures à queue de rat.

Je ne connais que les deux livres de Séguin et de Genêt & al., qui parlent des ustensiles en fer mais ils ne mentionnent pas les râteliers.

Peut-être n’y en avait-il plus dans les greniers et dans les granges où on trouvait les meubles.
Et ceux qui écumaient les campagnes et y achetaient pour rien les vieux meubles réalisaient sans doute de plus grands profits avec les meubles spectaculaires qu’avec une quincaillerie rouillée dont on ignorait probablement l’utilité. Et ce sont ces meubles que les antiquaires nous ont vendu. Je ne me rappelle pas qu’il y eut un antiquaire qui se soit spécialisé dans les ustensiles qui font le sujet de ce blog.

Admirez la délicatesse des festons Nº de la collection Hotermans Musée Stewart photographie, Yves Couture

Admirez la délicatesse des festons
Collection Hotermans
Musée Stewart
photographie, Yves Couture

C’est une première considération qui s’impose. Il se peut aussi qu’il n’y eut plus de râteliers (comme beaucoup d’autres ustensiles) à trouver.

Assumons que les colons n’ont pas emporté dans leurs bagages des râteliers de cuisine mais que lorsqu’ils eurent assuré le nécessaire ils purent désirer s’en procurer.

Avant 1737 quand furent fondées les Forges du Saint-Maurice, on ne pouvait se procurer un râtelier qu’en l’emportant avec soi dans le nouveau pays, en l’important de France ou en se le procurant en Nouvelle-Angleterre. Le fer était un monopole de la métropole. Ce n’est donc qu’après cette date que les râteliers purent devenir un objet courant forgé ici. Importé d’Europe ou de Nouvelle-Angleterre, les prix étaient sans doute très élevés.

À partir de 1775, les familles commencent à délaisser l’âtre pour cuire les aliments et utilisent le poêle. Nombre d’ustensiles devinrent obsolètes. Ils furent donc recyclés comme on avait coutume de le faire ici.

Enfin …

Je vous ai présenté dans le présent article des râteliers de la collection Hotermans. J’y reviendrai périodiquement en présentant les râteliers avec l’information  détaillée qui permettra à un forgeron de les reproduire ou à un client de bien spécifier ses exigences en matière de reproduction.

Collection Hotermans Musée Stewart photographie, Yves Couture

Noter le crochet central forgé pour recevoir un manche terminé en balustre
Collection Hotermans
Musée Stewart
photographie, Yves Couture

Le prochain sujet dominant sera le monde des crémaillères et de leur mode de suspension la barre transversale ou la potence. Elles furent si importantes qu’elles faisaient partie de l’immobilier : si quelqu’un quittait sa maison, il laissait la crémaillère et bien sûr la potence qui la supportait.

 

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A propos Yves Couture

Yves Couture forgeron, ferronnier vous avise, de ce qu'il est à votre disposition pour forger toute manière de crochet & autre système de suspension pour les ustensiles de cuisine, les vêtements, chapeaux, chaudrons, poêles, les balais, les clefs & aussi toute manière d'équerres & de potences pour soutenir des étagères de bibliothèques, pour des objets, pour des plantes que vous voulez accrocher au mur ou poser sur un banc, pour soutenir une crémaillère dans un foyer, sans compter la quincaillerie qu'il peut forger pour vos portes de maison & de jardin telle que clenches, crochets de retenue, verrous, pentures de toutes sortes & des grilles de séparation de pièces dans votre maison, des défenses pour vos soupiraux comme celles de la Place Royale à Québec ou celles à la manière de la volée d’oiseaux des fenêtres de l'ancien Hôpital de l'Hôtel-Dieu de la même ville, des balustrades pour vos balcons & toute autre quincaillerie que vous voudrez bien lui demander telle que des tasse-braises pour les fumeurs de pipe & tout cela sur mesure, selon vos besoins & à des prix qui vous étonneront & vous raviront. De plus, grâce à des recherches approfondies & soutenues, il est aussi en mesure de reproduire pour vous tout instrument ou ustensile de foyer & de cuisine en usage en Nouvelle-France tels que chenet, landier, hastier, tisonnier, pince, pare-étincelles, crémaillère, râtelier de cuisine du plus simple au plus complexe, des fourchettes d'honneur de même manière, des couvre-feux, des accotes-pots, des mains de fer, trépieds, potences, grils à plateau fixe & à plateau tournant, grille-poissons, grille-pain, broches & brochettes avec leurs supports & des moraillons verseurs, des couronnes d’office, des tourne-rôts à ficelle &c. qui vous permettront de donner à votre foyer moderne ou à votre âtre traditionnel une touche d’authenticité qui ne fera qu’en adoucir la chaleur. Son expertise en ces matières repose sur les livres spécialisés en la matière qui se trouvent dans sa bibliothèque et sur l'analyse des objets de la collection Hotermans du musée Stewart de Montréal qu'il a le privilège de pouvoir étudier. Cette collection d'ustensiles et d'outils en fer du XVIIº et du XVIIIº est une ressource essentielle pour connaître les outils de cuisine de la Nouvelle-France. Il faut aussi compter ses recherches en France, principalement en Bretagne et les quelques acquisitions de pièces qu'il a eut le bonheur d'y trouver
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