Le râtelier de cuisine, enquête sur son histoire : en France

Un ustensile pratique qu’on devait retrouver partout

Pour accrocher ou suspendre les ustensiles de cuisine munis d’un manche, on utilisait des râteliers de cuisine, des barres d’accrochages et des barres à casseroles.
— Lecoq, Les objets de la vie domestique, page 221.

Joli, simple, efficace

Joli, simple, efficace
un râtelier de la collection Hotermans du musée Stewart
Photo, Yves Couture

Quand la cheminée domine la pièce principale de la maison, quand la cuisine se fait sur l’âtre, le râtelier de cuisine occupe une place centrale. On y pend à portée de la main les ustensiles les plus utilisés. Et comme c’était ce que le visiteur voyait en entrant, il était habituellement fiché dans le manteau du foyer, c’était un objet dont on tirait une certaine fierté.

Le râtelier de cuisine a donc donné lieu à de délicats exercices de forgerons. Surtout quand on sait, comme le dit Plummer (1), qu’on les offrait volontiers en cadeau de mariage en offrant des ustensiles.

Il y en avait sans doute partout en Europe et en Amérique. On serait porté à le croire. On sait qu’il y en avait beaucoup en France et  d’une grande variété si on se fie à Lecoq, à d’Allemagne et à la collection Hotermans du musée Stewart.

C'était un objet important qui contribuait à asseoir le statut social de la maison

C’était un objet important qui contribuait à asseoir le statut social de la maison
Râtelier de la Collection Hotermans du musée Stewart
Photo, Yves Couture

Lecoq les a beaucoup aimés

Lecoq consacre quatre pages et demie au systèmes d’accrochage dans les cuisines. Il y analyse les barres d’accrochage, les barres à casserole. Il y mentionne la tringle et l’archelle (2) mais la majorité de ces pages est consacrée aux râteliers.

2 de ces râteliers se trouvent plus bas chez d'Allemagne qui nous présente ceux du mus.e Le Secq des Tournelles

Deux de ces râteliers se trouvent plus bas
chez d’Allemagne qui nous présente ceux du
musée Le Secq des Tournelles

Il fait ressortir les détails de onze râteliers. Il analyse l’évolution des décors de leurs barres par des dessins pour la période allant du 16ème siècle à la fin du 18ème, époque Louis XVI. De plus, il analyse dans le texte certains changements qui se sont fait jour en particulier avec 1789. Il analyse aussi par des dessins les divers systèmes de suspension des ustensiles aux barres et les systèmes d’accrochage des râteliers aux murs, aux cheminées. Voyez l’illustration ci-dessous.

Grand souci chez Lecoq de faire voir la richesse de l'histoire du râtelier de cuisine. Les objets de la vie domestique, page 222

Grand souci chez Lecoq de faire voir la richesse de l’histoire du râtelier de cuisine.
Les objets de la vie domestique, page 222

Les ustensiles que nous trouvons chez Lecoq ont une grande valeur esthétique et il y en avait aux quatre coins de la France : il en a relevé de Bretagne en Provence, d’Angers à Nice, en Normandie, de Lourdes à Champlitte en Haute-Saône. Les premiers que l’on connait datent du 16ème siècle.

L’importance  du râtelier de cuisine en France est corroborée par d’Allemagne et par Hotermans qui a amassé la collection que l’on connaît.

Henry René d’Allemagne et Le Musée de ferronnerie Le Secq des Tournelles, à Rouen

Dans la vitrine 35 qui occupe le centre de la pièce a été rangée une importante collection de fourchettes de cuisine en fer forgé ornées de découpures et de moulures. À côté sont des rateliers de cuisine en fer découpé servant à suspendre les cuillères et fourchettes.
— Henry René d’Allemagne, Le Musée de ferronnerie Le Secq des Tournelles, Tour Saint-Laurent, à Rouen, page 19

Tiré de Decorative Antique Ironwork, A pictorial treasury by Henry René d'Allemagne All the plates from the 1924 French catalogue of the Le Secq des Tournelles museum of Rouen DOver Publications, Inc., New York, 1968, Plate 340

Tiré de Decorative Antique Ironwork
A pictorial treasury by Henry René d’Allemagne
All the plates from the 1924 French catalogue of the Le Secq des Tournelles museum of Rouen
Dover Publications, Inc., New York, 1968,
Plate 340

Il n’y en a pas qu’en fer découpé. Il est vrai que les trois barres produites par cette technique sont spectaculaires. J’attire cependant votre attention sur le râtelier situé à gauche de la deuxième rangée à partir du haut.

Regardez bien au centre, la décoration formée de brindilles (ou rinceaux). Voyez aussi le dessin de Lecoq, en haut à droite de la page 222 que je reproduis ci-haut. Les morceaux qui la composent ont été soudés ensemble au  feu de forge sauf le cœur du centre qui a été découpé dans la pièce centrale.

Bien que d’Allemagne ne donne pas les dimensions du râtelier, elles sont sans doute comparables à celui de la première illustration du présent article, 450 mm (une vingtaine de pouces) de large. Les brindilles sont toutes petites. Souder de telles brindilles, minces, fragiles, brûlant  facilement (quand ça chauffe, ça va, quand ça brule, c’est fichu!) au feu de la forge, demande du doigté, du savoir faire. Il est vrai que les soudures étaient ordinairement faites dans les forges par les apprentis. Mais la soudure d’un tel nombre de pièces de ce gabarit ensemble pose des difficultés qui exigeaient l’intervention du maître de forge.

Ce bouquet de brindilles est remarquable.  C’est d’ailleurs le genre de travail qui se retrouvait sur les fourchettes de cuisine. En reproduisant le râtelier de la première illustration du présent article, j’ai dû souder le bouquet de brindilles (en regardant bien dans la première photo on peut voir que les brindilles sont soudées). Celui que nous fait voir d’Allemagne est au moins deux fois plus grand avec au moins deux fois plus de composantes. Difficile. Travail de haut niveau.

En somme, quelqu’un a payé cher les services d’un habile forgeron pour se procurer un tel râtelier de cuisine. Des travaux de cette qualité ne naissent pas dans le désert. Il y avait une présence, une fréquence importante de  ces râteliers dans les maisons françaises. Bien sûr toutes les maisons n’avaient pas des râteliers aussi élaborés. La barre simple a suffit à plusieurs. Les familles se payaient des objets qui reflétaient leur statut social. Ceux qu’on retrouve dans la collection Hotermans soutiennent les mêmes constatations.

Les râteliers de cuisine de la collection Hotermans

Je vous rappelle que la collection Hotermans a été achetée par le musée McDonald Stewart dans les années 1970. J’ai compté pas moins de 22 ustensiles de cette collection qui apparaissent dans le livre de Lecoq. C’est dire l’importance de cette collection. Cette acquisition a soulevé un certain enthousiasme à l’époque, voyez l’article de Michel Lessard et Huguette Marquis paru dans Vies des Arts en 1971.

Il faut noter que cet article est illustré entre autre par deux croquis de madame Marquis. Ces deux croquis reproduisent des râteliers de cuisine de la collection que ces auteurs appellent la collection Stewart.

Un de ces râteliers a des crochets et une barre y est glissée, doublant le plus simplement du monde le système d’accrochage  ce qui permet d’y pendre les manches terminés en crochet et ceux terminés en œillet.

L’autre n’a pas de crochet mais une seule barre qui a été découpée dans la plaque même.

Je n’ai pas encore vu ces râteliers. J’ai obtenu au printemps de cette annnée, le privilège de photographier, de mesurer et décrire les pièces de cette collection Hotermans afin de pouvoir les reproduire. Cette collection unique qui n’a je pense de comparable que la collection des ustensiles en fer du musée Le Secq des Tournelles, (il faudra voir) est une lorgnette qui nous permet de regarder dans notre passé.

La collection Macdonald Stewart nous permet donc des rapprochements intéressants avec nos origines et notre tradition artisanale puisque la plupart des articles qui la composent ont une connotation directe avec notre propre production artisanale des siècles passés.
— Lessard, Marquis, Vies des Arts,  Numéro 65, hiver 1971-1972, p. 20-23

Ailleurs j’ai noté et je le ferai sans doute encore que de regarder dans une cuisine de la Renaissance c’est aussi regarder dans une cuisine du, des siècles suivants. Je pense que regarder dans les cuisines de la France, c’est aussi regarder dans les cuisines de la Nouvelle-France.

La cuisine sur l’âtre avait des exigences et à l’époque qui nous intéresse, les peuples ont trouvé depuis longtemps les outils nécessaire à l’accomplissement de  ce travail. En France, le râtelier de cuisine en faisait partie.

En somme

Avec Lecoq, d’Allemagne et Hotermans on doit conclure

      1. que les râteliers de cuisine se trouvaient en grand nombre en France;
      2. qu’il y en avait dans le Nord, dans le Sud, aux quatre coins de la France ;
      3. qu’ils ont attiré l’attention des meilleurs collectionneurs ;
      4. que les spécimens qui nous sont parvenus sont souvent le fruit d’un travail exceptionnel de la part des forgerons français ;

L’importance de cet ustensile en France ne peut être mise en cause.

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Notes

(1) Plummer, page 26
(2) Archelle :

    • Lecoq n’a pas trouver « archelle » dans les documents. Il affirme que ce mot est fréquemment employé ‘de nos jours’ dit-il. Si on se fie à Larousse au Petit Robert et à Reverso, il n’est employé qu’en Belgique, en Picardie et dans le Nord de la France. Archelle n’est pas dans le Littré.
    • Larousse : archelle, nom féminin (de arche). En Belgique, étagère simple de salle à manger pourvue de crochets pour suspendre des récipients à anse.
    • Office québécois de la langue française : archelle FR, mobilier.Planchette formant étagère que l’on accroche au mur de la salle commune en Picardie et dans le Nord. Elle est munie par en dessous de petits crochets pour suspendre les tasses.
    • Étagère de bois plus ou moins décorée utilisée pour suspendre des pots et des ustensiles de cuisine. (Conseil international de la langue française, 1974)
    • Reverso : archelle, nf étagère avec des crochets pour suspendre la vaisselle (Belgique)
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A propos Yves Couture

Yves Couture forgeron, ferronnier vous avise, de ce qu'il est à votre disposition pour forger toute manière de crochet & autre système de suspension pour les ustensiles de cuisine, les vêtements, chapeaux, chaudrons, poêles, les balais, les clefs & aussi toute manière d'équerres & de potences pour soutenir des étagères de bibliothèques, pour des objets, pour des plantes que vous voulez accrocher au mur ou poser sur un banc, pour soutenir une crémaillère dans un foyer, sans compter la quincaillerie qu'il peut forger pour vos portes de maison & de jardin telle que clenches, crochets de retenue, verrous, pentures de toutes sortes & des grilles de séparation de pièces dans votre maison, des défenses pour vos soupiraux comme celles de la Place Royale à Québec ou celles à la manière de la volée d’oiseaux des fenêtres de l'ancien Hôpital de l'Hôtel-Dieu de la même ville, des balustrades pour vos balcons & toute autre quincaillerie que vous voudrez bien lui demander telle que des tasse-braises pour les fumeurs de pipe & tout cela sur mesure, selon vos besoins & à des prix qui vous étonneront & vous raviront. De plus, grâce à des recherches approfondies & soutenues, il est aussi en mesure de reproduire pour vous tout instrument ou ustensile de foyer & de cuisine en usage en Nouvelle-France tels que chenet, landier, hastier, tisonnier, pince, pare-étincelles, crémaillère, râtelier de cuisine du plus simple au plus complexe, des fourchettes d'honneur de même manière, des couvre-feux, des accotes-pots, des mains de fer, trépieds, potences, grils à plateau fixe & à plateau tournant, grille-poissons, grille-pain, broches & brochettes avec leurs supports & des moraillons verseurs, des couronnes d’office, des tourne-rôts à ficelle &c. qui vous permettront de donner à votre foyer moderne ou à votre âtre traditionnel une touche d’authenticité qui ne fera qu’en adoucir la chaleur. Son expertise en ces matières repose sur les livres spécialisés en la matière qui se trouvent dans sa bibliothèque et sur l'analyse des objets de la collection Hotermans du musée Stewart de Montréal qu'il a le privilège de pouvoir étudier. Cette collection d'ustensiles et d'outils en fer du XVIIº et du XVIIIº est une ressource essentielle pour connaître les outils de cuisine de la Nouvelle-France. Il faut aussi compter ses recherches en France, principalement en Bretagne et les quelques acquisitions de pièces qu'il a eut le bonheur d'y trouver
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